Rencontre avec Hania, lauréate du SITIC 2014
La jeune Tchado-Américaine a développé « Water Saver », un système qui optimise l’utilisation de ressources limitées comme l’eau et les engrais. Entretien.

« J’ai développé un système appelé “Water Saver” qui optimise l’utilisation des ressources limitées telles que l’eau et les engrais. Il évite d’utiliser l’eau pour les plantes ou l’irrigation sauf quand c’est nécessaire. Nous utilisons des capteurs d’humidité et de température placés dans le sol. Ces capteurs sont reliés à une passerelle bon marché (un Raspberry Pi) où mon programme, écrit avec le langage de programmation Java, analyse en temps réel les données collectées sur l’environnement et les enregistre sur une carte mémoire standard.
Le prototype surveille deux seuils (niveau supérieur et niveau inférieur), calcule une moyenne des valeurs actuelles, puis décide d’autoriser l’ouverture ou la fermeture de la source d’eau. Le système fonctionne en deux modes : manuel et automatique. En mode manuel, c’est l’utilisateur qui décide quand ouvrir ou fermer la source d’eau, alors qu’en mode automatique le contrôle du niveau d’eau est laissé à mon programme. C’est un système très peu coûteux, simple à utiliser et accessible de la maison, du travail et de partout ailleurs avec un smartphone, une tablette ou un ordinateur connecté à Internet ou au cloud. »
Qu’est-ce qui vous a motivée à travailler sur un projet aussi innovant ?
Deux situations d’actualité m’ont motivée. La disparition du lac Tchad : sa disparition progressive, due aux effets climatiques et à l’irrigation abusive, a eu un effet dramatique sur tout ce qui pousse et vit autour du lac, notamment l’agriculture, l’élevage, la pêche, et même sur la salinité du sol. Ce qui a augmenté la pauvreté dans une région couvrant au moins six pays. C’est pourquoi l’optimisation de l’utilisation de l’eau doit être une priorité de développement au Tchad et dans tous les autres pays riverains du lac.
La sécheresse en Californie : à plusieurs milliers de kilomètres du lac Tchad, en Californie, le 17 janvier 2014, le gouverneur Jerry Brown a officiellement déclaré l’état de sécheresse, la pire qu’ait connue le Golden State en cent ans. Cette déclaration a donné à la Californie le droit de demander au président Obama d’approuver des transferts de réserves d’eau, une assistance financière et la suspension de lois fédérales et étatiques restrictives. La Californie est dans une situation dramatique et a besoin de chaque goutte de pluie qu’elle reçoit.
Quelle a été l’attitude de tes parents face à ton choix ?
Mes parents sont la raison de cet aboutissement. Ils ont été les premiers à m’encourager à travailler sur ce projet. Mon père a accepté sans hésitation d’être mon coach technique, et ma mère m’a apporté le soutien moral et m’a beaucoup encouragée pendant les moments difficiles du projet.
Quelle était votre motivation quand vous avez débuté vos travaux de recherche ?
Au début, j’étais motivée par mon école, qui nous a recommandé de participer à une foire scientifique locale. En plus, notre professeur d’ingénierie avait promis d’ajouter 3 % à nos notes finales si notre équipe arrivait en première, deuxième ou troisième position lors de la compétition de notre comté. Il nous fallait par ailleurs trouver un ingénieur expérimenté dans le domaine : mon père a accepté de nous encadrer, ma coéquipière de classe et moi. Il a aussi promis de doubler la mise si nous gagnions l’un des trois premiers prix.
Avez-vous imaginé que vos travaux rencontreraient une telle considération ?
Non, pas du tout. Je le faisais pour le plaisir. J’ai commencé ce projet pour une foire scientifique locale, dans la catégorie ingénierie et mathématiques, avec l’espoir de gagner l’un des 300 prix alloués chaque année par le comté. Je n’aurais jamais imaginé être primée si haut, rencontrer plusieurs chefs d’État et être reconnue par mon président comme un modèle pour les filles tchadiennes et pour les Tchadiens en général. Cela m’a rendue fière de moi, de mes origines et de mon pays, le Tchad. Cela m’a aussi permis de rencontrer un peuple si magnifique et un public jeune et extraordinairement chaleureux.
Peux-tu nous parler de ta mère ?
Merci pour la question : je ne peux terminer sans remercier ma mère, Amouna Mahamat Alio. Elle est mon modèle et ma première éducatrice en culture tchadienne. Sans elle, je ne parlerais que trois langues. Sans elle, je ne serais qu’une Canadienne ou une Américaine. Grâce à elle, je suis une Tchadienne à part entière.
Quel souvenir gardes-tu de ta visite au village natal de ton père ?
Après le SITIC, je tenais à visiter Dourbali, le village natal de la mère de mon père, pour avoir une idée de la façon dont les filles comme moi y vivent. Je voulais aussi partager mon succès avec eux et encourager les filles de là-bas à faire comme moi et à étudier. Croyez-moi, j’ai été encore plus surprise, car tous m’ont réservé l’accueil le plus magnifique. Un cortège de plusieurs motos m’attendait à plusieurs kilomètres de l’entrée de la ville. Femmes, enfants, jeunes et moins jeunes, sans oublier les autorités administratives et religieuses — dont le maire, les deux chefs de canton et le sous-préfet. Tous m’ont accueillie comme leur fille et ont exprimé leur fierté de voir une descendante des enfants de la ville les honorer par ce trophée.
J’ai reçu de la main des enfants deux cadeaux symboliques : un crayon et une feuille (représentant le besoin d’étudier) et une seringue (représentant le besoin de se soigner). C’est dire que mes défis ne font que commencer. Je dois travailler dur pour leur créer une clinique médicale et surtout un centre informatique, comme ils le souhaitent. J’ai aussi remis au maire de Dourbali une plaque dorée de la ville de San Francisco, en cadeau à la ville et à sa population. Nous avons aussi distribué des tee-shirts et des casquettes offerts par Oracle pour motiver les jeunes à apprendre la technologie, et des bonbons aux enfants.
Ce qui m’a le plus marquée, c’est la chaleur et l’amour des tantes et des grands-mères de mon père, qui pleuraient de joie en me prenant dans leurs bras. Elles me disaient que la dernière fois que je les avais visitées, j’étais grande comme un bout de pain. Finalement, ce qui m’a le plus marquée partout au Tchad, c’est cette chaleur sincère et contagieuse. Je retourne en Californie comblée et heureuse de jouer le rôle d’ambassadrice de mon pays et de son peuple. Les mots me manquent, mais je ne peux finir sans dire simplement : « Merci à tous ».
- Auteur :
- Moïse Aignan N.
- Publié le :
- mercredi 1 octobre 2014





